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Rapprocher le blues et le jazz de l’œuvre du facteur Cheval, peut sembler une idée bien singulière. Le train à vapeur qui longeait l’enceinte du jardin de Ferdinand Cheval n’y suffit pas. Pas de W C Handy en vue. Pas plus, la célèbre composition de Muddy Waters : « Rolling stone ». Ferdinand Cheval a toutefois connu quelques années d’errance entre 1860 et 1863, sans domicile connu, même de son épouse.
Pas d’écrits sur Cheval et la musique. Seul probablement Alain Borne a osé le parallèle : « Dans l’œuvre de Cheval, hors quelques motifs importants jamais redits, il y a un vertige de la répétition et de la surcharge qui donne à penser que l’auteur compose comme un musicien…Peut être en effet est ce de l’art musical que l’on pourrait fructueusement rapprocher le monument Cheval afin de lui découvrir un semblant d’unité – il s’agirait bien sûr, d’une musique moderne qui insiste et qui élude, avec des rappels fantasques et des cris soudains que rien ne répercute ni ne rappelle plus mais dont l’unicité et l’élan supposent tout un mystérieux cheminement, mais aussi des notes partout retrouvées, avec des accords travaillés et parfois travestis mais toujours reconnaissables : idées fortes et fixes du maître d’oeuvre». Alain Borne penserait il au Jazz ?
Jazz dont l’étymologie donne lieu à de multiples hypothèses en dehors du terme générique sous lequel sont englobées l’ensemble des productions musicales se rattachant à la tradition négro-américaine dont :
« Jazz : Afr. Du mandingo jast et du wolof jees, anormal, excessif, exagéré ; du terme jas, être débordant de vie. D’où peut être Jasm (1860), vitalité, énergie…mais aussi acte sexuel ». D’ailleurs A Borne ajoute pour la création de Cheval : « Nous savons du reste que l’art n’est que le prolongement de la sexualité pourtant nous connaissons peu d’œuvres où elle soit plus écrasante et plus omniprésente…Cheval élève son monument à la vie, certes, à l’homme, et singulièrement à lui-même, mais aussi et presque avant tout au sexe et à la femme .»
Pour le Jazz, comme pour le blues, la métaphore sexuelle existe. Il faut dévoiler le« rock », le rythme, la danse. C’est la musique du diable qui raisonne dans ce palais des mille et une nuits, ces grottes ornées de coquillages, dans le labyrinthe aux portes qui se dérobent.
Puis « le Temple de la nature » devient tour à tour Mosquée, crèche merveilleuse, temple hindou, Golgotha où raisonnent cette fois Gospels et chants religieux pour le salut des âmes.
Musique sacrée, musique profane où l’on passe de l’église au lieu de débauche.
Noël Balen présente le blues et l’on pense à Cheval: « Le blues est le chef d’œuvre obscur du XX ème siècle, l’œuvre au noir qu’aucun alchimiste ne peut vraiment décrypter. Cristallisation lente, amalgame secret et fonte bouillante, alliage musical savant et fruste, subtil et tellurique, entre l’art du griot africain et le répertoire blanc européen. Cri des cueilleurs de coton et gavottes françaises, appels de chantiers et berceuses allemandes, chants de labeur et ballades irlandaises, mélopées de douleur et polkas lointaines, tout un brassage d’influences, toute une combustion de matière musicale, une décoction de comptines mélancoliques, de terre sanglante, de valses entraînantes et d’amours impossibles, d’hymnes sacrées, de mémoire bafouée, de quadrilles légers, de misère et de solitude. La transmutation des sons blancs et noirs en or bleu. Un mystère ». Tout y est ou presque de Cheval et de son œuvre.
Ferdinand Cheval promenait son blues sans doute sans en faire. Il marchait ses trente deux kilomètres quotidien sur les chemins. Son rêve en tête. Hypnotique et obsédant. Son combat pour l’éternité. Son cri pour que Dieu ou un génie bienfaisant le tire du néant.
1879, Ferdinand Cheval collecte des pierres pour construire son rêve quand d’autres ramassent du coton en chantant leurs rêves de liberté de l’autre côté de l’atlantique.
Des documents du 19 ème siècle révèlent très tôt l’existence de chants mélancoliques qui pourraient avoir été le germe du blues actuel. Peu de temps après la fin de la guerre de sécession, John Mason Brown mentionne « des chansons nostalgiques, des mélodies rêveuses, tristes et plaintives, décrivant les aspects les plus douloureux de la vie des esclaves, que les Noirs chantaient au crépuscule, au moment de rentrer après leur journée de travail ».
Ferdinand Cheval fait chanter les pierres, venir le monde à lui et s’évade : « le soir à la nuit close quand le genre humain repose, je travaille à mon palais, de mes peines nul ne saura jamais ». Comme dans le blues, Ferdinand Cheval, homme de la terre, échappe à sa condition sociale par son art. Il exprime sa volonté d’exister, de vivre et revendique un autre statut que celui que la société lui donne. Il gagne une forme de liberté.
L’utilisation de matériaux sans grande valeur qu’emploie Ferdinand Cheval pour sa création peut aussi être comparé avec la fabrication faite de bric et de broc des instruments de musique des joueurs de blues. Des joueurs de blues qui chantaient la vie quotidienne, leur histoire comme les louanges à Dieu.
Le joueur de blues pour la première fois dans l’histoire des noirs en Amérique dit Je. Il raconte sa vision des choses, ses sentiments. Cette prise de parole individuelle est l’affirmation d’une humanité que le système ségrégationniste veut nier. Un acte de résistance. La création de Ferdinand Cheval est aussi existentielle : « Paysan je veux vivre et mourir pour prouver que dans ma catégorie, il y a aussi des hommes de génie et d’énergie » « En cherchant j’ai trouvé. Quarante ans j’ai pioché pour faire jaillir de terre ce palais de fées. Pour mon idée, mon corps a tout bravé, le temps, la critique, les années. La vie est un rapide coursier, ma pensée vivra avec ce rocher ».
Cheval mélange traditions populaires et quête spirituelle pour aller au bout de son aventure : « Dieu dont les dessins sont impénétrables se sert des plus humbles créatures pour les accomplir » ; « La vie sans but est une chimère ».
Rhoda Scott, organiste afro-américaine n’a pas hésité lors de son concert devant le Palais Idéal quand au choix du spiritual : «Climb every mountain » pour illustrer la vie et l’œuvre de Ferdinand Cheval : « Grimpe chaque montagne, enjambe chaque rivière, suit chaque arc en ciel jusqu’à ce que tu trouves ton rêve… ». Cheval n’a pas dit autre chose : « L’hiver comme l’été, nuit et jour j’ai marché, j’ai parcouru la plaine et le coteau, de même que le ruisseau… ».
Pour Jean Jacques Milteau, harmoniciste, Ferdinand Cheval réconcilie deux mondes celui du rêve et celui de la réalité comme cherchaient à le faire les premiers hommes sur tous les continents. Cet équilibre est fragile. Fragile, le titre du morceau qu’a composé et interprété Jean Jacques Milteau devant le Palais Idéal du facteur Cheval un soir de juillet 2005.
Il ajoute : « L’œuvre du Facteur Cheval saisit parce qu’elle renvoie plus que tout autre et intimement à son auteur…la collecte de matériaux sans valeur transcendée par le rêve du bâtisseur aboutit à l’expression la plus émouvante qui soit. Le rapport est aisé avec l’harmonica, instrument dérisoire par son image, mais qui peut être sublime dans son expressivité. J’ai enregistré le morceau Fragile en étant conscient que la fragilité des gens et des choses que nous aimons est décidément le moteur le plus puissant de la création. L’interpréter au pied du Palais n’a pas manqué de générer au cœur des musiciens une émotion particulière ».
Pour Harrison Kennedy, chanteur afro américain de blues et de musique soul, le premier contact avec l’œuvre de Ferdinand Cheval s’est fait par internet en préparant son concert de juillet 2006.
A des milliers de kilomètres du Palais idéal sur la terre des joueurs de blues, il a fortement ressenti le pouvoir alchimique de la pierre. La « pierre d’achoppement » qui a transformé la vie de Ferdinand Cheval. Emu, il a composé « One stone in the road», un blues arabisant. Harrison y évoque l’énergie de la nature ; l’énergie de la pierre que Cheval transforme en mêlant toutes les architectures du monde en un message de réconciliation des peuples, des religions. Ce Palais, disait Cheval « Où les fées de l’Orient viennent fraterniser avec l’occident »
Pour André Hodeir à la fin des années cinquante et pour Edouard Bineau en 2004 la musique devient plus complexe comme une autre lecture de l’œuvre de Cheval. Leurs Jazz abordent la dimension paradoxale de l’œuvre et de l’homme.
Retravaillées en vue de l’enregistrement du disque « Jazz & jazz », les sept mouvements du Palais Idéal composés par André Hodeir et interprétés sous sa direction par le Jazz groupe de Paris se rattachaient originellement à un art populaire : le cinéma.
La partition du Palais Idéal décrivait le cheminement intérieur du facteur Cheval dans sa construction d’un édifice aussi extravagant que sublime. Derrière la caméra se tenait Ado Kyrou, inlassable chantre du surréalisme au cinéma auquel il consacra un ouvrage culte.
Ce court métrage tout en poésie eut une vie très éphémère ; inversement proportionnelle à celle de l’œuvre de Cheval. Raisons politiques tenants à la personnalité d’Ado Kyrou ?
Paradoxe encore quand les mots du pianiste Edouard Bineau s’entrechoquent : «folie et poésie, tendresse et provocation, légèreté et puissance, mégalomanie et humilité » en parlant de sa rencontre avec l’œuvre de Ferdinand Cheval. Une découverte à laquelle le producteur de jazz, Jean Jacques Pussiau n’est pas étranger, lui aussi amoureux du Palais Idéal. Une histoire d’amitié. Une histoire de rêves. Rêves partagés avec des musiciens en chair et en os. Un disque en est né : L’Obsessioniste : rythmes hypnotiques, silences. Sérénité. L’idée fixe d’Edouard Bineau et du clarinettiste Sébastien Texier est magnifiquement soulignée par Alain Gerber : « car voilà un jeune musicien, en voilà deux, plutôt, qui ont compris qu’improviser, cela consistait d’abord à se mettre à l’écoute. D’abord à chercher par terre les cailloux du silence. Après quoi il ne reste plus, en somme, qu’à les charger sur sa brouette et, une fois sur le chantier, à lire en eux. Comme dans une boule de cristal. Ou, mieux, comme dans un quartier de tuf pétrifié par les eaux».
« L’œuvre unique au monde » de Ferdinand Cheval est construite sur 33 ans d’une vie de labeur. Cheval alterne dans une pulsation syncopée, répétitive, le travail jusqu’à la transe et la plainte lancinante et déchirante. Mode mineur et mode majeur.
Le blues a un peu plus de cent ans. Un âge que peu de gens lui auraient prédit d’atteindre. Plus surprenante encore est sa reconnaissance internationale.
Tout comme le Palais Idéal où déjà au début du XX ème siècle : « Les visiteurs qui viennent un peu de tous les pays et dont le nombre va en augmentant chaque année ont peine à croire ce que leurs yeux voient ; il leur faut le témoignage des habitants du pays pour croire qu’un seul homme ait pu avoir ce courage et la volonté pour construire un pareil chef d’œuvre : ils s’en vont tous émerveillés en disant : c’est incroyable, c’est impossible, c’est merveilleux ».
Qui aurait cru à un tel destin ?
Christophe BONIN
Directeur du Palais Idéal du Facteur Cheval
Mars 2007 / Exposition "Avec le facteur Cheval" Musée de la Poste / Paris
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